Chapitre 5

 

Nous avons admis, je pense, le caractère indispensable d’un travail incessant de Mémoire au sujet d’Auschwitz et de la Shoah toute entière. Celui qui a posé un jour un pied sur la terre d’Auschwitz devient, en quelque sorte, responsable d’une importante et profonde mission, à savoir, accueillir le message brutal et inhumain reçu en ces lieux, et prendre les moyens de changer des choses dans sa vie pour qu’elle porte des fruits. L’expression « prendre le taureau par les cornes » convient tout à fait en cette situation. Il est certain qu’il faut parfois une grande force de caractère pour combattre en soi ce qui nous attire vers le mal, et pour lutter contre ses peurs. Il faut changer nos habitudes de langage, nos clichés qui enferment, nos préjugés, nos jugements à l’emporte-pièce, nos regards étriqués sur les autres, nos répulsions devant les différences, nos soupçons devant l’étranger, nos réticences à aimer et à pardonner – ou le refus total de le faire –, toutes nos tentations de ségrégations issues de nos cultures ou de nos religions… et j’ose dire, surtout, parfois, de nos religions.

Beaucoup de personnes passent chaque année à Auschwitz sans se rendre compte qu’il leur échoit une tâche vitale pour notre humanité. Le danger est grand aussi de se laisser happer et fasciner par l’horreur, et ne pas prendre le recul nécessaire pour essayer de comprendre quelles répercussions cela impliquera désormais dans notre vie. Savoir parler quand il le faut, et se taire quand il le faut. Et ce devoir incombe à tous les hommes de bonne volonté, et pas seulement au peuple Juif, ou aux groupes humains qui furent touchés également par le processus nazi d’extermination, les Tziganes, les Témoins de Jéhovah, les personnes Homosexuelles, les Francs-maçons, les personnes Handicapées… Il faut bien reconnaître, avec courage et lucidité : le mal que l’humanité a été capable de produire en son sein par la Shoah concerne tout le genre humain.

Faire mémoire commence donc par un travail sur soi-même. Je porte en moi, nous portons en nous, ce qui a donné le jour à ce monstre. Il faut oser se regarder en face. Devant l’horreur du mal il est urgent que j’ouvre les yeux sur moi-même. Non pas pour désespérer de mon humanité mais au contraire pour en sauvegarder la valeur et la beauté. Le danger d’Auschwitz, c’est que l’horreur me fasse montrer du doigt les auteurs de ces crimes, en ne prenant pas le temps de réfléchir sur notre humanité commune. Les SS n’étaient pas des martiens… Et nombre d’entre eux étaient des chrétiens ! Mais est-ce tellement surprenant quand on considère ce qu’a été l’attitude de leurs ancêtres dans la Foi au cours des siècles qui ont précédé ? Cet état de fait nous donne l’occasion, nous chrétiens, de nous interroger sur le caractère efficace d’un Baptême qui n’a pas été ratifié ni vécu en vérité par son bénéficiaire. Si certains chrétiens ont représenté la Synagogue par une statue aux yeux bandés, que faudrait-il mettre sur les yeux des chrétiens ?

L’horreur d’un tel événement tel que la Shoah est tellement sidérante qu’elle peut anesthésier mes facultés critiques car cela dépasse l’entendement humain. À quel moment ces hommes constitués comme moi ont-ils basculé dans le crime ? Qu’est-ce qui, dans leur vie, ou dans l’histoire de l’humanité, a fait qu’ils en sont arrivés à trouver normal d’exterminer en masse plusieurs catégories de personnes, jugées incohérentes avec la race humaine qui nous est pourtant commune ? Qu’est-ce que les hommes, à un moment donné, ont “laissé faire” – et pourquoi – pour que des monstruosités pareilles, inimaginables avant qu’elles ne se produisent, puissent arriver ?

Oser croire que je suis capable de commettre le mal au même titre que le bourreau que je désigne du doigt est une réaction saine, et un atout majeur pour ne pas le devenir. En ayant le courage de me regarder en face, en changeant dans ma vie ce qui est à changer, je peux me libérer des habitudes et des modes de pensée qui déshumanisent et qui aliènent. De la même façon qu’il est de mon devoir de m’accepter tel que je suis, sinon de m’aimer, c’est un devoir qui m’incombe de marcher vers plus de liberté. Nous sommes sans cesse en devenir de liberté. Je ne crois pas en la liberté qui serait un état, acquis à tout jamais, mais elle est bien plutôt un dynamisme, un combat de longue haleine, un but qui sans cesse se déplace en avant de moi, mais qui me fait avancer et me dépasser, malgré tout. Chaque jour j’ai à choisir, d’une façon plus ou moins importante et décisive, de poser des actes qui me font grandir ou qui me diminuent, des actes qui font grandir les autres ou bien qui les rabaissent.

Le risque de reproduction couve donc au sein de notre humanité. Il me guette quand je baisse les bras, quand je laisse faire, quand je laisse dire, quand je laisse penser les autres à ma place, quand je fais mienne sans discernement la première idéologie qui passe, quand je démissionne de ma liberté de penser, quand je m’endors dans le confortable abandon de ma conscience au profit d’un autre. Abdication redoutable ! Il faut donc oser regarder la Shoah, ne pas se fermer les yeux, les oreilles, le cœur, la conscience, sinon, nous risquons de la laisser revenir. Oh ! Pas demain, peut-être, mais pour les siècles qui viennent. Allez savoir quand le processus se met en route ! Pendant combien de temps il est souterrain avant de surgir tout à coup ! Oui, je suis capable, nous sommes capables d’utiliser à l’envers la puissance de création qui est en nous, pour travailler à une anti-création, comme les nazis ont fait de la Shoah une anti-Torah, qui a proclamé ses commandements morbides : tu bafoueras l’existence du Dieu d’Israël, tu tueras, tu voleras, tu violeras, tu extermineras… Toutes les valeurs de l’humanité ont alors été inversées.

Je crois que le devoir de Mémoire ne passe pas uniquement par une information, une connaissance des faits, par des conférences, des colloques, et même par une lucidité sur les capacités humaines. Il implique une mise en application d’un retournement du cœur dans nos vies de tous les jours. Les leçons de l’histoire peuvent servir si elles ne restent pas lettres mortes, si elles ne se cantonnent pas à rester de l’ordre du savoir, du débat, ou de la polémique.

Malheureusement, en constatant toutes les horreurs dont l’homme a été capable depuis la Shoah – j’ose à peine les citer, car citer c’est souvent exclure ; évoquons au moins le Goulag, le Cambodge, le Rwanda, l’ex-Yougoslavie, Srebrenica…– en constatant tous ces crimes contre l’humanité, nous pourrions affirmer que les leçons de l’histoire ne servent à rien. Les hommes “ont des oreilles et n’entendent pas, ils ont des yeux et ne voient pas”. Tout homme qui naît, à chaque coin du monde, doit, à son tour, découvrir ce poids de responsabilité qui l’habite, et il doit apprendre qu’il ne lui suffit pas de vivre la vie qui lui est offerte, mais de l’honorer. Je crois, malgré tout, en la Force du Bien qui peut naître du cœur de tout homme… si l’homme le désire ! La liberté est créatrice ou assassine. Mais cependant, rien n’est plus beau que l’être humain. Et le pire des bourreaux est aussi un frère en humanité, même si son choix a fait basculer cette humanité bien en dessous de l’animalité. N’est-ce pas le sens de cette parole de Jésus : « Dieu fait briller son soleil sur les bons et sur les méchants ? »

Si l’histoire de l’humanité a pu produire la Shoah, je fais le rêve fou de croire, d’affirmer, que l’humanité a en elle, en revanche, la puissance extraordinaire de produire une antithèse de ce monstre qu’elle a conçu, si elle le désire ! Et je crois profondément qu’elle en a les moyens, sinon les aspirations !

 

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