Chapitre 6

 

Au camp d’Auschwitz I – le Stammlager, ou camp principal – les baraquements sont en grande partie transformés en expositions. Après avoir visité les baraquements présentant la déportation, l’extermination, la vie du camp, le bloc de la mort, chacun des autres pavillons nous propose des expositions réalisées par tous les pays ayant connu la déportation et la Shoah. Le bloc 27, quant à lui, est réservé au Mémorial Juif, le Martyrologe. Quand nous terminons la visite de ce bloc, nous débouchons dans une salle obscure, éclairée indirectement par une fosse couverte d’une vitre, où l’on découvre l’étoile de David. Souvent, le chant pour les morts « El Male Rahamin » est diffusé en fond sonore, déchirant le cœur par ses accents bouleversants. Sur le mur, une seule parole a été mise en exergue, en hébreux, traduite en polonais. C’est une Parole de Dieu qui a été tirée de la Genèse, dans le chapitre où Caïn tue son frère Abel :
« La voix du sang de ton frère crie du sol vers moi.»

Cette phrase nous alerte, alors que nous venons de marcher le long des corridors sombres du Mémorial, regardant les documents et les photos, saisis par l’émotion, l’indignation, la révolte, la honte, voire la culpabilité, la consternation, le dégoût, la fureur, les larmes. Cette phrase « résonne » avec une grande violence en cette pièce. Mais elle accentue son cri par cercles concentriques de plus en plus grands, à partir de ce bloc 27, de ce Stammlager, de ce site tout entier d’Auschwitz, et cela vers toute l’Europe, ce cri rejoint l’Humanité toute entière. Le cri de Dieu interroge tout homme en ce sens : « Qu’as-tu fait de ton frère ? »

Ce verset biblique, « La voix du sang de ton frère crie du sol vers moi ! », inscrit sur le mur, évoque l’impuissance de Dieu devant les premiers hommes, qui, déjà, dès l’origine de l’humanité, n’ont que faire de lui, et inaugurent des relations fratricides entre eux. Dieu ne se pose pas en Tout-puissant, une fois le processus d’évolution lancé, il s’est retiré pour laisser les rênes à l’homme. Il n’intervient pas pour séparer les deux frères, pas plus qu’il n’interviendra pour enrayer le processus de la Shoah. On a pu dire que le ciel était vide au-dessus d’Auschwitz. Il est moins important, à mon sens, de répondre à la question du silence de Dieu, que de celui des hommes. Mais, c’est vrai que le silence des hommes est beaucoup plus dérangeant. Dieu nous parle, à travers les événements. Comment l’homme répond-il ? Dieu n’empêche pas la Shoah, ni Srebrenica, ni le vol des avions qui détruisent le World Trade Center, mais il nous parle à travers ce qui se passe, et il attend nos réponses. « Qu’as tu fais de ton frère, une fois de plus, et que vas-tu faire pour que ça change ? » Si Dieu est absent du ciel pour intervenir, l’homme est-il donc absent de la terre pour faire changer les choses ? Dieu est impuissant dans son ciel, car son ciel tel que nous l’imaginons n’existe pas. Dieu ne demande qu’à agir, à parler, à faire changer les choses, mais à travers nous, car son ciel, c’est en nous. Nous sommes habités de Dieu et c’est nous qui pouvons lui rendre sa Toute-puissance en nous laissant habiter de son Esprit pour agir.

Si Dieu n’a pas sauvé son Peuple de la Shoah, a contrario, celle-ci peut-elle nous sauver ? Quelle drôle de question, me direz-vous. N’est-ce pas scandaleux d’affirmer une telle chose? Ou bien complètement inepte ? Pas tant que ça. Si nous nous laissons vraiment saisir par tout le travail de conversion intérieure dont j’ai parlé longuement dans ces lignes, nous avons une chance pour que la Shoah “nous sauve” du mal qui nous habite. Le Peuple Élu continuera ainsi sa mission de Salut pour l’Humanité.

Alors, il me semble qu’une question m’est posée : « Que vas-tu faire de ton frère après être passé à Auschwitz ? » Cette question me pousse à regarder les autres face à face, en vérité. Ce face à face annonce et anticipe celui que je vivrai avec Dieu, que tout homme vivra avec Lui dans l’Éternité. Si je ne veux pas regarder mon frère, comment pourrai-je contempler la face de Dieu ? Quelle est la qualité de mon regard sur les autres ? Un regard peut gommer une personne ou bien l’amener à la vie. Il est destructeur ou créateur. Nous sommes responsables les uns des autres, et si nous n’en avons pas encore pris conscience, la Shoah nous y invite avec force.

 

Anne Franck : « Je continue à croire que les hommes sont fondamentalement bons et généreux. » Marek Halter : « Le Bien subjugue le Mal comme l’eau dompte le feu. Parce qu’une coupe d’eau ne suffit pas pour éteindre un incendie, faudrait-il en conclure que l’eau est impuissante contre le feu ? » 

 

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