Trois textes de Séverine GROMEZ

Séverine Gromez,

à l’occasion du « Train de la Mémoire » 2012

 

SILENCE

 

Nous étions venus entendre un cri, le cri d’un peuple oppressé, éradiqué, nous avons trouvé le silence.

Nous étions venus pousser un cri, le cri d’un peuple qui se rebelle, qui dit non, nous sommes restés sans voix.

 

Sans voix face à ce silence qui nous a suivi pendant ces 4 jours et qui continue à nous habiter encore aujourd’hui.

Silence envers ceux qui nous entourent à qui il est difficile de « raconter ».

Silence entre nous car les mots sont trop faibles, trop pauvres.

 

Alors oui, le proverbe arabe dit vrai « si ce que tu as à me dire n’est pas aussi beau que le silence, alors tais toi ». Parce que seul le silence peut exprimer notre pensée.

 

Le silence d’abord quand nous sommes allés les 7 accompagnateurs, le soir, nous promener le long des murs d’Auschwitz 1. Ce silence qui nous faisait prendre la réalité de front. Les murs. Les barbelés. Oui, les histoires qu’on nous a racontées ne sont pas que des histoires.

 

Et puis le 2ème soir, quand avec quelques jeunes, nous avons suivi le rail. Celui qui mène à Auschwitz 2, le camp d’extermination. Celui  qu’ont emprunté tant de gens pour leur dernier voyage. Nous étions accompagnés par les aboiements des chiens. Non pas les chiens de garde des camps, mais les chiens de garde des habitants vivant le long de ce rail, à proximité immédiate du camp. Et, quand, au milieu de la nuit, par 0 degré dehors, bien emmitouflés dans nos blousons, ce silence déjà si oppressant, pesant, si culpabilisant, a été déchiré par le bruit métallique d’un train qui passait, nonchalamment. Même notre silence, à cet instant, ne suffisait plus, notre existence n’était plus. Nous étions dans ce train. A cet instant, nous étions juifs, entassés comme des bêtes, lancés contre notre gré vers ce que nous savions être notre dernier arrêt.

 

Lors de ces 2 marches, le silence des ombres prend toute sa dimension. Nous étions dans le brouillard, de la nuit, de notre cœur, de notre humanité. C’était la négation du bruit, de la parole, du cri, de l’expression. Quand un sens pêche, les autres se mettent en éveil. Lesquels de nos sens se sont tus ? Lesquels se sont ouverts ? Tous étaient aux abois, endoloris devant un tel non sens, une telle folie, une telle négation.

Seules les lumières perçaient le silence de la nuit. Les lumières et les cheminées qui crachaient leur fumée.

 

Nous avons retrouvé ces mêmes cheminées, cette même fumée, le lendemain lors de notre marche tous ensemble. Imaginez 600 jeunes et accompagnateurs marchant vers un camp. En silence. Rythmés par le bruit de nos pas, nous marchions en cadence. Seul manquait à l’appel l’orchestre à l’entré du camp, qui aurait donné l’illusion d’une troupe de travailleurs heureux de partir vers leur travail. Arrivés au camp, nous y avons découvert une négation, un rien, le néant. Même les oiseaux avaient déserté aux dires des rescapés. Les seuls que nous ayons vus, sont les corbeaux noirs de la mort qui nous narguaient avec leurs croassements lugubres et macabres.

 

Dans ce silence lourd, une voix s’est élevée. Le Père Dujardin a rappelé le but de ce voyage : la commémoration. Souviens-toi. N’oublie pas. Il a brisé le silence, presque un tabou.

Sa voix résonnait. En écho, la voix des populations à jamais enfouies, la voix des populations d’aujourd’hui : plus jamais ça. Et puis des jeunes ont re-nommé ceux qui nous étaient proches et dont le nom avait était effacé, nié, ceux qui n’existaient plus que par un numéro tatoué sur l’avant bras.

 

Certains rescapés se sont tus, n’ont pas su témoigner, d’autres ont essayé de briser ce silence.

Contrairement à tous ceux qui n’ont pas osé faire acte de résistance. Face à l’autorité, pas facile de s’opposer, de s’imposer. « Aurais-je été meilleur ou pire que ces gens ? » chante Jean Jacques Goldman.

 

Ce silence était même imposé jusque dans les blocs. Gravé sur les murs pour être sûr de ne pas l’oublier. Une façon pour les bourreaux de ne pas le répéter sans cesse.

Lors de leur procès, leur mutisme a été la ligne de défense, pour certains.

 

Comme cette fumée se perdait dans le ciel, nous cheminions vers nous-mêmes. L’immensité de ce camp nous ramenait à l’étroitesse de notre cœur, vers cette petite voix intérieure qui ne s’exprime que dans le silence, vers notre propre conscience. Mais voulons-nous vraiment entendre ce que ce silence veut nous dire ? Qui suis-je dans le silence de cette immensité ?

 

Quelle solitude ont-ils tous ressentis ? Quel abandon de tous ont-ils subis ? Quelle indifférence ! Quelle ignorance ! Quelle injustice que ce silence !

 

Si toutes ces photos pouvaient parler ! Si tous ces yeux pouvaient crier ! Mais non ! Ces murs de photos sont condamnés au silence du regard, au langage des yeux que seul perçoit celui qui y est attentif, celui qui veut entrer en contact.

 

Cette communion n’est possible que par le silence. Un silence lourd, certes, mais qui peut aussi être comblé pour sortir du néant. Le silence peut devenir plénitude, recueillement, abandon, prière vers Dieu. C’est là tout le mystère du silence de Dieu. Même quand son fils est sur la croix, à l’agonie, son silence heurte.

 

Et pourtant le Père Dujardin nous l’a dit « Dieu est toujours en quête de l’Homme. Il lui tend la main en silence ». C’est donc le contraire du néant. C’est une quête, une espérance, un chemin. Un chemin d’intériorité qu’il nous propose. A nous de lui saisir la main. A nous de l’accueillir, de le laisser entrer dans notre silence.

 

Un élève a dit « j’ai l’impression d’être allé au-delà du livre d’histoire ». Il a raison. Nous sommes passés dans le monde du silence. Et au cœur de cette inhumanité, nous avons vécu une aventure humaine, une aventure vers Dieu. Pour que ce silence devienne passage vers Lui, vers son Amour.

 

« Si ce que tu as à me dire n’est pas aussi beau que le silence, alors tais-toi ». Aujourd’hui, plus beau, plus fort que le silence est l’Amour que Dieu nous donne, mais cet Amour s’exprime dans le silence de notre cœur.

 

Novembre 2012

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Auschwitz

 

Témoignage de Séverine Gromez,

à l’occasion du « Train de la Mémoire » 2012

 

Avec le texte sur le silence, je pensais être allée au bout du bout. Au bout, en tous cas de ce que je pensais vouloir dire d’Auschwitz. Il a suffi d’un mot pendant la relecture du texte pour que tout ce que j’avais enfoui au plus profond de moi resurgisse. Il a suffi d’une question pour que je me fasse balayer, happer par toutes ces émotions que je croyais ne pas avoir ressenties, par tout ce que je refusais d’accueillir.

 

Le silence, d’abord, lors de notre marche nocturne, le long d’Auschwitz I. Ce silence interrompu par les paroles de Mario qui nous expliquait. La parole, c’est sa façon à lui de dire « souviens-toi, n’oublie pas ». J’avais envie de lui dire « Mario, tais-toi. Laisse-moi m’imprégner de ce silence de mort qui a fait le quotidien de tant de déportés. Laisse-moi me recueillir le long de ces murs. Laisse- moi faire mémoire en silence, laisse-moi communiquer, communier avec toutes ces âmes fauchées si violemment sans comprendre la raison de leur sort ».

 

Le lendemain, la visite d’Auschwitz II. Dans cette immensité, les blocs, véritables étables dans lesquelles même le bétail est mieux loti ; les clayettes en bois au kilomètre, construites volontairement de travers ; les latrines romaines ou turques ou grecques de nos livres d’histoire ; les rails, chemin vers l’horreur, promesse d’un passage vers une vie meilleure ; le camp dans le camp, la négation absolue de l’homme par l’homme ; les chambres à gaz à moitié détruites, extermination organisée, l’usine de l’anti-homme, de l’inhumanité, l’éradication de l’humanité par l’homme.

 

J’imaginais les morsures du froid, les torrents de boue, la neige qui se faufile partout, les humiliations permanentes, les brimades quotidiennes, le manque de nourriture, l’injustice.

Je suis debout pendant des heures entières le temps de l’appel, je chancelle d’inanition, de froid, de fatigue, de brimade. Je tombe sous les coups.

 

Je pleure en silence.

 

J’imagine l’inimaginable. Mon cerveau s’y refuse. Mon cœur d’Homme rejette l’évidence qui m ‘écorche les yeux et me consume à petit feu.

 

Je pleure dans mon cœur.

 

Je me tasse. Je me recroqueville sur moi-même, en moi-même. J’essaie de me protéger contre cette réalité que je suis venue rencontrer mais que je refuse, que je crache par tous les pores de mon corps.

 

J’ai mal.

 

Je suis tombée. Mon esprit a mordu la poussière. Cette terre d’où nous venons et sur laquelle nous foulons les cendres de tous ceux tombés trop tôt et dont le seul crime était d’être nés au mauvais endroit, au mauvais moment. Ces cendres qui ont été jetées à l’air libre le long des chambres à gaz, engrais pour les arbres, la vie dans la mort, la vie par la mort. Ces charniers recouverts de chaux et de terre.

 

Je prie.

 

Puis notre 2ème marche nocturne rythmée par le bruit métallique des trains que nous entendions sans les voir. Aujourd’hui, pour moi, le bruit des trains reste associé à cette nuit, au souvenir de tous ces hommes, femmes, enfants, à tous ces drames, à toute cette horreur, à toutes ces douleurs, à tout ce gâché.

 

Je fais mémoire.

 

Le lendemain, la visite du camp d’Auschwitz I. Je pensais avoir touché le fond et découvert l’homme dans ce qu’il avait de plus inhumain. Je m’étais trompée. Ce camp m’a fait découvrir toute la folie dont l’homme est capable, toute l’imagination mise au service de la destruction de l’humanité par l’homme. Je pensais avoir touché du doigt toute la sauvagerie du cœur de l’homme, nous n’étions que dans l’antichambre de la violence. Nous y avons découvert une organisation méticuleuse de la souffrance, de la mort. Au fil des blocs, nous nous découvrons spectateurs d’une barbarie à laquelle nous ne pouvions nous préparer. Nous sommes voyeurs. Défilent devant nous, des vitrines dans lesquelles sont déposés, en tas, des brosses, des brosses à dents, des blaireaux, des gamelles, des valises, des peignes, des vêtements, des chaussures, des prothèses, des cheveux … en tas … ils gardaient tout. Trésors humains. Trésors dérisoires emmenés à la hâte, témoins d’une méconnaissance totale de ce qui les attendaient.

 

Leurs collections ne s’arrêtaient pas là : ils ont recensé, compté, photographié ceux qui arrivaient au camp quand les convois n ‘étaient pas trop nombreux. Quand la solution finale s’est généralisée, ils n’avaient plus le temps de tenir les comptes.

Nous découvrons des registres tenus soigneusement, d’une belle écriture, comme des registres d’état civil. Mais surtout, nous empruntons un couloir aux murs duquel des dizaines, des centaines, peut-être des milliers de paires d’yeux nous scrutent. Seuls vestiges de vies englouties, ces photos nous dévoilent les propriétaires des objets aperçus dans le musée des horreurs. Leur visage anguleux taillé dans la pierre, leurs yeux exorbités me testent, me jugent, me supplient.

 

Je crie. Stop. Arrêtez. S’en est trop. Je n’en peux plus.

 

Je ressors hagarde, perdue, pompée, vidée de toute énergie, de toute vie.

Une jeune me dit qu’elle a l’impression d’être un monstre de regarder tout cela et de ne rien ressentir. J’ai envie de la prendre dans mes bras et de la serrer, de la protéger d’elle-même et de cette violence reçue. Je lui dis que non, ce n’est pas elle le monstre. Il ne faut pas qu’elle se trompe. Elle s’est juste protégée et que ce n’est pas parce qu’elle ne pleure pas, qu’elle ne ressent rien.

 

Dernier bloc. Une descente aux enfers. Au propre comme au figuré. Le sous-sol. Les geôles. Des cellules de 80 cm sur 80 cm. Enfermés à 5. On y entre par une trappe. A 4 pattes. Pas de possibilité de s’asseoir. La seule aération, une trappe de 20 cm par 20 cm en hauteur et donnant à même le sol à l’extérieur. En hiver, avec la neige … en automne, avec les feuilles …

 

Je vacille.

 

Avec la dernière salle, je me dis que plus rien ne peut m’atteindre. Et pourtant, le sort s’acharne sur eux, sur nous … c’est une salle de gazage. Nous n’en avions pas vu à Auschwitz II, elles avaient été détruites. Celle-là, ils n’ont pas eu le temps.

Une salle, nue, terne, presque agréable de simplicité… avec des traces d’ongles sur les murs ….

La souffrance en direct...

Et à côté, les fours crématoires…

C’est fini. Leur calvaire est fini.

Le mien aussi.

 

Je tombe. J’ai besoin d’air.

 

Les rangées de fils barbelés que nous longeons me paraissent presque anodins ou accueillants face à tout ce que l’on vient de découvrir.

 

Le temps nous est compté. Le car nous attend. Il faut y aller.

 

J’aimerais pouvoir marcher en silence. J’aimerais pouvoir arpenter ces murs, les toucher.

J’aimerais sentir leur présence. J’aimerais pouvoir leur dire que leurs cris ont été entendus, qu’ils ne sont pas vains.

 

J’aimerais pouvoir penser que l’homme a compris son erreur.

 

J’ai l’impression de ne pas être allée au bout. J’ai un goût d’inachevé. J’ai besoin d’y retourner, non pas pour voir et regarder mais pour faire silence, pour entendre leurs cris, pour faire mémoire, pour prier. Une purification, une expiation.

 

J’ai besoin de refaire ce cheminement pour vivre, debout.

 

Rédaction en décembre 2012 et janvier 2013

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Nous aurions dû...

 

Une jeune m’a dit : « J’ai l’impression d’être un monstre. J’ai l’impression de ne rien ressentir. »

Ces mots assassins nous concernent tous. Nous sommes tous insensibles à ce que nous découvrons. Nous paraissons tous insensibles au musée de la barbarie et de la mort qui se déplie devant nous.

 

Nous aurions dû pleurer, crier, hurler tout notre désaccord. Tout notre corps aurait dû trembler face au résultat du travail de ces bourreaux. Nous aurions dû mettre un genou par terre et demander d’abréger nos souffrances. Nous aurions dû gifler l’insolence de ces geôliers. Nous aurions dû cracher toute cette haine étalée.

 

Nous n’en avons rien fait.

Nous sommes restés passifs.

Un corps inerte, sans vie, sans réaction.

Nous sommes restés spectateurs de ce théâtre de morts vivants.

Nous sommes restés pantins en panne d’émotion.

 

Nous nous découvrons coupables de non assistance à personnes en danger.

 

Nous nous découvrons sonderkommando prêt à tout pour maintenir notre quotidien si paisible.

Nous nous croyions courageux parce que nous savions.

Nous nous pensions guerriers prêts à en découdre avec notre histoire.

Nous nous imaginions rebelles vainquant l’ennemi.

Nous nous espérions sensibles et compatissants.

 

Nous nous voulions Homme.

 

Et nous voici dans le même camp que les bourreaux. Incapable de réagir. Sans voix. Incapable de nous opposer devant des vitrines et des photos.

Nous nous découvrons les mêmes lâchetés, les mêmes bassesses que les organisateurs de cette mascarade.

 

Ces faiblesses si marquées, si ancrées, si poignantes, nous ont sauvées.

Nous nous sommes sauvegardés, nous nous sommes préservés.

Nous ne sommes pas tombés. Nous sommes restés debout.

 

En regardant la réalité de face, en buttant sur ce mur de non-sens, nous sommes redevenus des Hommes capables de discernement. C’est notre façon à nous de dire « souviens-toi, n’oublie pas ». Ce sont nos seules armes pour empêcher qu’un autre peuple ne soit de nouveau victime de sa différence.

 

À cette jeune qui m’a fait prendre conscience de ma réalité.

 

°°°

 

Herblay, le 13 juin 2013.

Décalage que le personnage peut avoir avec son époque, avec la réalité.

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